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Dimanche 30 mars 2008


Rangement de bibliothèque pour la énième fois pour caser les bouquins achetés hier sur les quais. Et puis, je retombe sur Festins secrets de Pierre Jourde, un excellent roman, publié par L’Esprit des Péninsules (encore moribonde ou définitivement enterrée ?
Ha non ! Merveilleuse nouvelle pour un dimanche pluvieux) et dispo en poche. Et comme pour une fois, je m’étais foulée d’une petite chronique, je vais faire du neuf avec du vieux et l’on mettra cette flemmite aiguë sur le compte de cette heure, ô combien précieuse, cruellement volée.  







Logres : « Cette ville est, comment dirais-je, délétère. Intimement, elle pue. Une fois qu’on y est plongé, elle vous ronge, elle vous dissout. »

Pierre Jourde est professeur de littérature à l’Université de Grenoble III. Il est également l’auteur de deux essais drôles et méchamment ironiques, ouvertement polémiques où il fustigeait les « grandsécrivains » du XXIème siècle consacrés par une petite partie – mais au pouvoir démesuré – de la critique française dont la chef de file est Josiane Savigneau avec son organe de propagande littéraire Le Monde des Livres. Le premier, La Littérature sans estomac (L’Esprit des Péninsules) a d’ailleurs obtenu le Prix de la Critique de l’Académie française et le second,
Précis de littérature française du XXIème siècle (Mots & Cie) a été co-écrit par Eric Naulleau.

Il a également publié des ouvrages de critique littéraire notamment sur des auteurs de la Décadence tels que Huysmans,
Huysmans : A Rebours, l’identité impossible (Champion), ou Vialatte, L’Opérette métaphysique d’Alexandre Vialatte (Champion). Après la parution confidentielle de ses deux premiers récits, Courage de clowns (L’Harmattan) et Dans mon chien (Parc), Pays perdu (L’Esprit des Pénisules) lui apporte une petite renommée. La raison en est avant tout fallacieuse. Après avoir fustigé certains romanciers contemporains, certains l’attendent de pied ferme. Les attaques les plus virulentes ne viendront pourtant pas de l’auto proclamée élite de la critique française mais des habitants du village qu’il décrit qui tenteront même un lynchage physique de l’auteur. Comme quoi, contrairement à ce que soutenait Descartes, ce n’est pas le bon sens qui est la chose la mieux partagée mais bien la bêtise.

« A se demander si […] la ville ne t’empêchait pas de sortir du cercle magique qu’elle a tracé autour de toi. Tu as besoin de Logres, tu appartiens à cette ville, aussi répugnante qu’elle soit. »

Gilles Saurat est un jeune professeur agrégé de Lettres. Tout juste sorti de Normal Sup’ et une thèse en cours, il est muté à Logres. Dans le train qui l’emmène vers la provinciale ville, il fait la connaissance d’un vieil homme qui lui en brosse un tableau noir aussi bien de son triste paysage que de ses sombres habitants.

Sur place, son enthousiasme à transmettre les subtilités de la langue et de la littérature françaises se heurte à des élèves de ZEP brutaux, au vocabulaire et à la pensée limités. Les arcanes et les circulaires hiéroglyphiques de l’IUFM ne lui seront d’aucun secours, ce qui n’étonne en aucune façon son collègue Zablanski, utopiste passé de l’autre côté du miroir.

Le reste de son temps, il le passe à côtoyer les membres de la bourgeoisie locale lors de fastueux dîners organisés par sa logeuse, la veuve froide dont le mari a mystérieusement disparu en mer. Dans cette vaste demeure, il découvre peu à peu la troublante collection de manuscrits du XVIIIème ainsi que les arborescences sans fin des fichiers de l’ordinateur de l’intrigant maître de maison. A peine remis d’une rupture amoureuse qui n’en finit pas de se consumée, il redécouvre le plaisir dans des rencontres sensuelles nocturnes et anonymes.

Lentement, lascivement, violemment ou insidieusement, Logres tisse sa toile de folie autour de Gilles.

Fantasmes, fantasmagorie, contamination du réel, entrelacements de discours et recherche désespérée d'une pureté à jamais perdue.

Logres, la ville qui condense toutes les horreurs de la société moderne, celle qui dévore ses habitants ou qui les englue. Son lycée peuplé de pantins décérébrés terrorisant et humiliant l’équipe de professeurs progressifs, les poussant dans les limites de leurs retranchements pour les envoyer au final dans une maison de repos. Recours impossible auprès de l’Education nationale, machine administrative au système tentaculaire, impénétrable, kafkaïen, quintessence de la société contemporaine qui prend dans sa toile le jeune professeur perdu dans ses couloirs labyrinthiques. Le Système éducatif et ses termes vidés de sens, ses sigles obscurs, déréalisants, ses mots absurdes pour désigner des élèves qui n’en sont plus, des « apprenants » qui rejettent toute forme de culture, de savoir, une entreprise massive de nivellement par le bas pour éviter que le citoyen soit doué de pensée et enfin indépendant.

Jourde pousse au paroxysme les scènes qui se déroulent au collège. L’activité diurne de son anti-héros est d’un réalisme qui frise la caricature ou le grotesque. Et que dire du réseau de notables qui figurent une société déliquescente où les bassesses s’avouent autour de repas aux invités aussi faisandés que les viandes pourrissantes qui leur sont servies. Le seul refuge possible est l’ombre, la pureté de la nuit où les aventures mi-réelles mi-fantasmées de Seurat sont un rempart à la médiocrité actuelle. Bientôt, pourtant, ce refuge sera lui aussi contaminé par le malsain.

Le roman sombre sournoisement dans le fantastique. Des sonneries de téléphone longues et impérieuses qui résonnent dans la vaste demeure aux rencontres mi-réelles, mi-fantasmées de Gilles, le récit coule doucement vers la folie, démon personnel qui prépare la chute de la raison. Fantasme et réalité se confondent dans la arachnéenne ville de Logres. La nuit, propice aux aventures sexuelles étranges, à une Eurydice invisible et chaude. Les rendez-vous nocturnes de Gilles dans la grotte, passage entre deux mondes et dernier lieu d’un semblant de pureté, rythment le récit. Ces rendez-vous bientôt substitués par d’autres, plus violents et pathétiques avec la veuve froide aux désirs singuliers.

Cependant,
Festins secrets est avant tout un roman de discours. Entièrement écrit à la seconde personne du singulier, ce « tu » équivoque et obsédant détruit l’illusion d’un roman dont le lecteur pourrait se protéger. Impitoyable, il brise autant les illusions de Seurat que celles du lecteur lui-même. Il force son anti-héros à se dévoiler, à ne plus se mentir à lui-même. Fascinant par l’enchevêtrement des discours qu’il propose, celui du narrateur, celui de l’utopiste aigri et cynique qu’est Zablanski, ceux des dîners, ceux des circulaires, ceux de l’ancienne compagne de Gilles. Le lecteur surnage au milieu de ces confrontations de points de vue, de ces dialogues qui n’en sont plus. Et s’abîme dans l’écriture précise, esthétisante, trouble, radicale et angoissante de Jourde, sauvé in extremis de la paranoïa qui suinte de Gilles. Glauque, froide, moite Jourde colore son roman d’une ambiance lourde et malsaine dont il est difficile de s’extraire. Festins secrets dévoile les arcanes de la folie dans une tragédie grotesque qui laissera sûrement son empreinte sur le lecteur exigeant.
Par Miscellanées - Publié dans : Art
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