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Samedi 31 mai 2008

J’ai toujours aimé mettre en rapport les œuvres picturales et leurs échos littéraires, et inversement. La peinture et la littérature n’ont jamais autant conversé ensemble qu’au XIXème, peut-être l’une des nombreuses caractéristiques qui font de ce siècle, de loin, mon préféré.

J’avais pu glisser dans mon mémoire de Maîtrise de Lettres modernes le décryptage de La Prune de Manet et Au Café, dit L'Absinthe de Degas. Et comme en ce moment, j’ai un mal fou à me concentrer, si j’attends de pouvoir écrire quelque chose de correct, on n’est pas rendu, j’vous l’dis. Donc, mon II. C) 2) La solitude comme seule perspective, motif littéraire et pictural. Hop, j’aurais quadruplé au moins le nombre de lecteurs de ce paragraphe (quelque peu remanié tout de même).




 

 

Après la publication de L’Assommoir en 1877, le nombre de tableaux ayant comme thèmes le débit de boissons (café, brasserie, mastroquet…) et l’alcool se multiplie. Le motif littéraire devient également pictural. Manet, Degas, Toulouse-Lautrec se sont certainement inspirés de ce roman novateur afin de composer leurs célèbres toiles mettant en scène des buveurs ou buveuses qui vont au-delà de la représentation du pittoresque, ils participent à la création d’un type nouveau de personnage.


On sait l’amitié qui liait Edouard Manet et Zola, le peintre fit un portrait de l’écrivain et sa toile intitulée Nana (1877) inspira l’héroïne du roman éponyme du romancier. La même année que la publication de L’Assommoir, Manet compose le tableau La Prune [1]. C’est un portrait qui met en scène une jeune femme attablée dans un café et rêvant devant son verre d’eau-de-vie. Sa pose a quelque chose de troublant, entre la candeur et la séduction. Elle paraît naïve et pourtant il se dégage d’elle un parfum d’érotisme. Elle a les yeux perdus dans une quelconque chimère de l’esprit, et l’on hésite à la voir comme amoureuse lascive ou comme prostituée prenant la pose. Rien ne permet de choisir. La femme buveuse d’alcool est très fortement sexualisée. Elle appartient au peuple, ses vêtements le prouvent, une robe toute simple et un petit chapeau noir. Elle a les fortes mains dénuées de grâce de l’ouvrière. Le cadre est un café, elle y est seule, dans un recoin. Le personnage occupe tout l’espace du tableau, ce qui retranscrit la solitude de la buveuse. Elle est enfermée dans sa rêverie née de son verre déjà à moitié vide. Le vague de ses yeux et le léger sourire qui naît sur ses lèvres laissent deviner une ivresse qui vient autant de l’illusion dont elle se berce que de l’alcool qui coule maintenant dans ses veines. Le titre est révélateur, le sujet est la prune, ce petit verre d’eau-de-vie, qui attire le regard du spectateur par le jeu des perspectives. C’est également les effets que son absorption provoque, ce que retranscrit la langueur de la femme qui est tout à la fois songeuse et amorphe. On pourrait parfaitement imaginer que cette toile de Manet condense dans l’espace-temps réduit du tableau, les scènes de soûlographie de Gervaise à l’Assommoir. Les éléments clefs sont cette prune qui rappelle la scène où Gervaise et Coupeau partagent « une prune[2] » et l’isolement de cette femme, coupée du monde qui l’entoure par l’alcool, qui sera celle de Gervaise lors des scènes de soûlographie dans l’établissement du père Colombe.

 




 

Un autre tableau révélateur de la solitude du buveur est Au café, dit L’Absinthe[3] d’Edgar Degas. On ne saurait mettre trop en avant les connivences entre Zola et Degas, ils se sont inspirés mutuellement et ont travaillé les mêmes thèmes. Zola puise chez ce peintre une partie de ses descriptions, que l’on peut qualifier d’impressionnistes, dans L’Assommoir. D’emblée les tableaux ayant pour sujet des blanchisseuses ou des repasseuses se présentent à l’esprit. Ils traitent de la même façon le thème de l’alcoolisme par la solitude à laquelle ils renvoient leurs personnages. Cette toile a pour décor le café de la Nouvelle Athènes, place Pigalle, dans lequel les peintres impressionnistes aiment à se réunir après avoir délaissé le café Guerbois en 1876. Ajoutons simplement que Degas a fait poser des amis pour cette œuvre, le graveur Marcellin Desboutin, et l’actrice Ellen Andrée. Le tableau met en scène deux personnages, une femme et un homme. Le peintre par le jeu des lignes de force du tableau, les tables vides au premier plan, les renvoie dans un coin du café. Ils semblent avoir été pris sur le vif, comme la buveuse de Manet. La table où l’on peut lire la signature de Degas est celle d’où part le champ de vision, comme si le peintre s’était attablé là et avait reproduit la scène qui se déroule sous ses yeux. L’impression de solitude qui se dégage du tableau est encore plus grande et plus perceptible que celle de La Prune. En effet, dans le tableau de Manet, le personnage est seul, ici ils sont deux. Loin d’être convivial et un liant social, l’alcool est ici une barrière, un cloisonnement. Les personnages ne se regardent pas, s’ignorent ou n’ont même pas conscience de la présence de l’autre bien qu’ils soient assis côte à côte. Enfermés dans leur hébétement, ils sont désespérément seuls. Leur positionnement suggère qu’ils  se connaissent, qu’ils sont venus ensemble. Ils sont attablés à la même table de café, et se tiennent proches l’un de l’autre alors que les autres places sont libres. Ils font partie du peuple, leur accoutrement défraîchi en témoigne. La femme a les épaules qui tombent, elle est avachie, dans une attitude de relâchement total. Tous deux sont enlaidis par l’alcool. Les cheveux de la femme s’échappent de sa coiffure, et l’homme les a totalement ébouriffés. L’alcool les rend négligents. Leur visage n’a aucune expression sinon celle de la torpeur. Leur regard est vide, vitreux, perdu dans une contemplation vague. On peut même dire qu’ils paraissent totalement abrutis par la liqueur. La scène est éminemment pathétique. Le verre d’absinthe, reconnaissable à sa couleur verte, la carafe qui a contenu l’eau qui a servi à la préparer, et l’autre verre de spiritueux, trônent sur les tables. Leur présence si voyante détermine leur statut de figures actancielles. Enfin, la solitude est amplifiée par la barrière des tables du premier plan qui isolent encore les personnages du spectateur du tableau. Tout n’est que désespoir et fatalité. Il est très intriguant de constater des similitudes frappantes avec L’Assommoir. L’ambiance générale qui se dégage du tableau rappelle fortement celle du roman de Zola. On ne peut se départir de cette idée. Le tableau a été vraisemblablement peint aux alentours de 1876, soit un an avant la parution en volume de L’Assommoir. Or, l’ouvrage est paru en feuilleton dès le 13 avril 1876 dans Le Bien public, on est donc en droit de penser que Degas l’aurait vraisemblablement lu et qu’il pourrait s’en être inspiré pour ce tableau qui est à l’image du couple de Gervaise et Coupeau.

 

La solitude des personnages clefs de L’Assommoir que sont Coupeau et Gervaise est vue à travers le regard de leur fille Nana qui les surprend dans l’établissement du père Colombe. Elle aperçoit sa mère assise « au fond, le nez dans sa goutte, avachie au milieu des engueulades d’hommes [4]». Gervaise, qu’elle aime encore, « dégringole [5]» alors dans son estime. Elle n’est plus que la caricature de sa mère, Nana à cet instant ne la respecte plus et choisit de fuir cette maison d’ivrognes. Passe encore que son père boive et la frappe ensuite en l’injuriant mais avoir tous les soirs le « beau tableau [du] papa pochard, [et de] la maman pocharde  [6]» sous les yeux, c’est trop. La figure la plus pathétique est d’ailleurs moins Coupeau que Gervaise, celle-ci « tassée sur une chaise, roul[e] la tête avec des yeux vagues et inquiétants ouverts sur le vide [7] ». Après s’être grisée avec Coupeau, Gervaise est renvoyée à une solitude qui lui ouvre les abîmes du dedans. Il en va de même pour Germinie Lacerteurx dont le visage « s’enferme et se retire en lui-même [8] ».

 

La peinture rend compte de manière plus frappante de la solitude du buveur. Contrairement à la littérature où la temporalité et l’enchaînement sont pris en compte, un tableau donne à voir directement et dans une ambiguïté moindre la conséquence de la consommation d’alcools forts : une solitude abyssale. Ainsi, le motif de l’alcool, qui est à la fois un motif littéraire et pictural en cette fin de XIXème siècle, n’apparaît-il jamais comme un liant social mais toujours comme une force qui désolidarise le buveur d’avec le reste de la société. On sait que la désolidarisation de l’individu du groupe est le point de départ de la décadence, cette perspective aboutit in fine au héros décadent.

 

 


[1] Huile sur toile, 74x49 cm, Washington, National Gallery  of Art, 1878

[2] L’Assommoir, Émile Zola, édition établie et annotée par Henri Mitterand, Préface de Jean-Louis Bory, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1978, p.52

[3] Huile sur toile, 92x68 cm, Paris, Musée d’Orsay, vers 1876

[4] L’Assommoir, p.435

[5] L’Assommoir, p.435

[6] L’Assommoir, p.435

[7] L’Assommoir, p.436

[8] Germinie Lacerteux, Jules et Edmond de Goncourt, édition établie par Nadine Satiat, Paris, Flammarion, collection GF, 1990, p.240



Par Miscellanées - Publié dans : Art
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Commentaires

Bel article. Je manque de références (pas lu Zola) mais tu en dis assez pour qu'un inculte comme moi comprenne quand même :) Ta lecture des tableaux est très intéressante, je ne les connaissais pas avant et n'aurais sans doute pas creusé aussi profond. En tout cas je vais ralentir sur l'alcool maintenant :) (quoique, une petite absinthe de temps en temps...)
Commentaire n°1 posté par Jérôme L. le 31/05/2008 à 21h53
Merci :)

Une prochaine fois, je parlerai de l'alccol joyeux (avec Le Captain Cap d'Allais ou La Muse au cabaret de Raoul Ponchon) pour éviter que l'on se jette tous sous un pont.

Tiens d'ailleurs, j'aurais dû intituler ce post "Bref argumentaire en faveur de la suppression de l'Happy Hour"

Mais, c'est une idée ça ! Et le prochain je l'intitule "Bref argumentaire contre la suppression de l'Happy Hour"

Hop, je change ! Merci Jérôme :)
Réponse de Miscellanées le 01/06/2008 à 11h00
Bravo, Charlotte, pour cette fine analyse. Chapeau bas, même! J'avais lu en son temps "L'assommoir" et ce roman m'avait profondément marqué. Vraiment. C'est d'ailleurs sûrement grâce à lui, en partie, que je n'ai jamais choisi le chemin de l'alcool comme drogue de vie. J'ai plutôt choisi le tabac, à 32 ans... pour arrêter 10 ans plus tard. Oui, je sais, il m'en manque une, du coup :-) Th. Di R.
Commentaire n°2 posté par Thierry le 01/06/2008 à 13h23
Merci beaucoup pour les compliments Thierry ! L'Assommoir est le roman de Zola que je préfère pour tout un tas de raisons et notamment pour la première scène dans laquelle on suit le regard de Gervaise et que l'on se rend compte que sa vie sera coincée entre l'hôpital et les abattoirs. Une des ouvertures les plus tristes que j'ai pu lire.

D'ailleurs, hop, la phrase :

"Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction."

Réponse de Miscellanées le 04/06/2008 à 10h28
Excellente analyse ! Je trouve intéressant la mise en relation de l'Assommoir avec les différentes peintures. Bon, je me trompe peut-être, mais je trouve que dans le tableau "La prune", ce n'est pas tant le verre qui attire le regard (on y passe fatalement) que la main de la femme, lâche. Après, ça ne change rien à l'analyse dans la mesure où le lien entre le verre d'alcool et la pose rêveuse fonctionne toujours, mais je me demande si le peintre n'est pas parti du principe que le titre de l'oeuvre parlerait suffisament pour emmener plutôt le spectateur sur cette main (que je ne peux m'empêcher d'imaginer prête à se tendre, à toucher) (en fait, de l'érotisme de la pose, je trouve que la main fait l'intégralité du boulot). Après, je dis certainement beaucoup de bêtises. Mais l'article est passionnant. Encore! :)
Commentaire n°3 posté par Daylon le 01/06/2008 à 19h04
Ha, je savais que l'analyse te plairait Dayl' ! Merci beaucoup !

D'accord avec vous sur la main ou plus exactement, comme le souligne Epkit, sur le triangle formé par les bras, la tête et le marbre de la table.

La main qui tient la cigarette pas encore allumée et le verre plein sont rapprochés, se touchent presque, comme si le peintre voulait signifier par là, que le tabac et l'alcool sont les seuls plaisirs du peuple. La jeune femme fait une pause, s'accorde un instant de rêverie et le fait durer...

Il faudrait que je me renseigne plus mais je crois bien que peu de femmes fument au XIXème siècle, exceptées les prostituées et les actrices (souvent rapprochées notamment par notre duo de magnifiques misogynes Les Goncourt Brothers), ce qui confère à la cigarette une aura de sensualité qui est peut-être moins immédiatement percevable aujourd'hui (ou pas d'ailleurs puisque cette main lâche, et donc la cigarette, attire les regards).

Pour la main prête à se tendre, je pense que tu sur-interprètes ou que tu projettes. La jeune femme est enfermée dans sa rêverie, elle s'échappe justement du monde qui l'entoure.
Réponse de Miscellanées le 04/06/2008 à 11h35
Bon bah tu vois que je l'ai lu ! Suffit de me laisser le temps ^^ Très chouette. En plus j'ai lu L'Assommoir donc j'ai tout compris. Ze zuis kro fore. PS : assez d'accord avec Daylon sur La Prune, la main attire l'oeil, et globalement le triangle que composent les bras qui semble guider le regard (et qu'est-ce qu'il y a au centre... oh oh oh)
Commentaire n°4 posté par Epikt le 04/06/2008 à 00h55

Ha ha, mais tu sais bien que je suis d'une abominable impatience !

Et oui, tu es trop fort !

Je rebondis sur L'Assommoir et sur sa fin qui est d'une touchante tristesse, d'une horreur poignante.

Gervaise est devenue folle d'alcool et de la douleur de sa "dégringolade". De l'imitation du delirium tremens de Coupeau, elle a gardé les tics. Elle ne vit plus que misérablement, seule, dans un recoin de la  maisonnée. Mais loin de la condamner, le narrateur la prend en pitié : "La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau, en la traînant ainsi jusqu'au bout dans la sacrée existence qu'elle s'était faite."

Oubliée de tous, on se rend compte de sa mort à l'odeur. C'est le père Bazouge, totalement soûl, qui vient la chercher et délicatement, "avec un soin paternel", la dépose dans la bière. Le récit s'achève sur ses mots dits entre deux hoquets "Va, t'es heureuse. Fais dodo, ma belle !"

Je crois bien que la première fois que j'ai lu le roman, j'ai dû y aller de ma petite larme...
Réponse de Miscellanées le 04/06/2008 à 11h56
Moui, c'est surtout la "dégringolade" qui est intéressante dans L'Assomoir. Les 200 premières pages, si elles sont utiles pour poser les personnages et servir de contrepoint à la suite avec leur petit bonheur, m'ont prodigieusement fait chier... par contre la fin c'est quand même énorme, j'aime beaucoup.
Commentaire n°5 posté par Epikt le 04/06/2008 à 15h02
Bravo pour cet article prémonitoire, en parfaite adéquation avec la politique actuelle de Mme Bachelot. Halte aux happy hours ! Que les arsouilles payent le prix fort de leur ivrognerie!
Commentaire n°6 posté par sTeF le 14/03/2009 à 22h38

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